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02 février 2008
Recycler, matérialiser, posture. Réflexion autour du cinémix de Radiomentale
Pour me faire mon avis j'ai assisté hier soir vendredi 1er février au Cinémix de Radiomentale sur le film "Gerry" de Gus Van Sant... Ou comment massacrer un film.
Oui, car au delà des problèmes techniques résultant d'un "jemenfoutisme" sévère du duo ("oups j'ai oublié les sous-titres alors j'arrête tout"), ils ont tout simplement réussi à rendre le film chiant et, avec l'aide de l'installation sur 3 écrans, à passer du film comme lieu de rêverie au film comme pensum intellectuel.
En gros le coup des 3 écrans c'est : je passe le film dans sa longueur au milieu et sur les côtés je ramène des plans issus d'autres moments du film et en bonus des extraits d'autres oeuvres de Gus Van Sant ("Last Days" et "Elephant"). Et là c'est la totale ! Le duo de "Gerry" passe sa première nuit dans le désert : et hop un plan du Kurt Cobain de "Last Days" qui passe un nuit dans la forêt ! Quelle analyse filmique ! Gus Van Sant reprends la thématique du feu de bois dans ses films ! Mais purée, c'est quoi l'objectif ? On est où? Dans une salle obscure ou devant des prof de cinéma frustrés ?
Ensuite le son : un boucle de basses angoissantes avec des nappes contemplatives qu'on remet de temps en temps quand il y a des plans de paysages ou qu'il faut sentir la tension. Ou comment passer de la vision d'un film à l'écoute d'un CD sur des grosses enceintes.
Je pense qu'on est bien loin du film en tant que lieu de perdition individuelle et collective (n'est-ce pas même un des propos de "Gerry"?) mais qu'on le réduit à un objet, une matière, sans substance.
On va me dire que Gus Van Sant est lui-même amateur de ce jeu de "recyclage" et de jeu avec "l’objet film" : en 1998 il a tourné un remake plan par plan mais en couleurs de "Psycho" de Hitchcock pour le compte d'une grosse production américaine. Plutôt que de laisser un "yes men" faire le massacre en règle il dit "ok" aux gros banquiers et fait le film à sa manière. Du coup, Van Sant cite Hitchcock à chaque plan et transforme (si besoin était) le film original en objet de culte. Et le culte appelle au recueillement ou au blasphème, voir les deux à la fois.
Ainsi Van Sant choisit de vider son remake d'une part de sa substance (qui finalement n’appartient qu’au film original) pour n'en garder que la forme, le contour, l'esthétique, la couleur. Car le film est un composé de couleurs et de teintes vives avec lesquelles Van Sant prend sa liberté (Hitchcock avait lui fait pour choix esthétique d'utiliser le noir et blanc pour son film). Voir quelques échanges autour de la couleur dans le film sur le site "contrechamp".
On est donc dans un pur exercice de style avec "Psycho", exercice qui a beaucoup troublé à sa sortie en salles (voir la critique du film par les Inrocks). Mais c’est un exercice qui, fait rarissime dans l’industrie hollywoodienne, reste humble. Chose assez rare, le film est assez rapidement passé du statut de "divertissement cinématographique" à celui de pur objet d’art conceptuel (on est finalement pas très loin de Douglas Gordon et de son "24 Hour Psycho"). La preuve : le film a été diffusé aux côtés de l’original au MOMA de New York.
Enfin, tout ça pour dire que dans cette démarche de recyclage et dématerialisation/matérialisation du film, on était bien loin de ce genre de réflexions à la sortie du "Gerry" revu par Radiomentale. C’était plutôt une sorte de vaste sentiment dubitatif pour ne pas dire clairement négatif qui planait...
Alors je persiste et signe tout en m’appuyant sur le cas "Psycho" de Van Sant : recréer autour et/ou avec un film exige du respect pour l’oeuvre originale et des positions extrêmement claires dans le rapport individuel de l’artiste face à cette "matière". Pas de posture.
Ainsi, dans ma pratique, recréer une partition musicale en direct sur un film se fait uniquement dans le cas d’un muet (même si on pourrais m’évoquer que dans certains cas le film a été tourné avec une partition composée à l’occasion). Le film muet gagne parfois beaucoup (selon les cas) à une nouvelle bande-son si elle reste fidèle à l’esprit cinématographique de l’œuvre.
Alors, malgré tout, la performance de Radiomentale aura permis de me convaincre dans mon approche et ma pratique du "cinémix", peut-être pas du goût de tous mais en tout cas sincère dans mon rapport au film. Alors après mes re-interprétations musicales en direct de "Cauchemars et Hallucinations" de Richard Oswald et de "Un Chien Andalou" de Bunuel je vais me remettre très vite dans un nouvel exercice du genre... Si vous avez des idées de films ou des propositions de collaboration musicale je serais ravi de les étudier !
15:15 Publié dans Audiovisuel, Créateurs et créatifs, Paroles/Ecrits | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, remix, cinémix, projection, critique, found footage




Commentaires
Bonjour Docteur Pretorius,
Etant mis en cause dans cet article, je me dois bien sûr de répondre, en tant que membre de RadioMentale. La critique est légitime et, étant moi-même journaliste, je l'accepte tout à fait. Mais j'aime aussi le débat, et il faut bien avouer qu'il y en a très peu sur ce sujet de la réappropriation des œuvres. Avant de rentrer dans le sujet, une petite précision. Il est injuste de nous traiter de "jemenfoutistes" pour des raisons purement techniques liées au lecteur DVD de qualité bas de gamme qui nous était fourni par le lieu et qui a rendu la lecture du projecteur central parfois problématique, notamment sur les sous-titres, et a désynchronisé parfois notre travail sur 3 écrans. Nous faisons ce type de boulot depuis maintenant 8 ans, sur des films muets ou parlants, la production d'un nouveau projet prend du temps, beaucoup de recherches sonores, de la réflexion. On est donc loin de ce "jemefoutisme" que vous évoquez. Quiconque à le droit de critiquer nos choix et notre lecture du film, mais les problèmes techniques arrivent parfois (même très rarement) dans ce type de performances.
Alors, qu'essayons-nous de faire, lorsque nous remixons, sur un seul ou plusieurs écrans, un film parlant (je laisse de côté le travail sur le muet), à l'image de "Videodrome", "Element Of Crime", "Kaïro", "Cure", "Blow Up" ou "Donnie Darko" ? Donner une nouvelle lecture du film, souligner certains gestes, certains plans, insister sur tel ou tel élément plastique ou psychologique, donner une nouvelle puissance ou qualité sonore au film, le revisiter et, en quelque sorte, en donner notre propre interprétation, au sens où l'on peut considérer une œuvre comme une partition, que l'on peut à loisir jouer de telle ou telle manière. Je pense que l'on peut moralement aujourd'hui, tout à la fois respecter une œuvre originale, le travail d'un artiste ou d'un cinéaste, mais aussi vouloir en donner sa propre lecture publique. Le temps du spectateur passif me semble révolu. Je pense qu'il est de notre devoir, en tant qu'artiste, de "digérer", analyser notre environnement direct (notamment celui, culturel, de la musique et du cinéma) et de partager cette vision avec d'autres spectateurs.
Alors, quelle option avous-nous choisi ici, sur "Gerry", et qui est par exemple très différente de ce que nous avons fait sur Buster Keaton, Griffith ou Cronenberg, ceci à la demande de nombreux festivals de cinéma, dont certains connaissent et respectent notre approche. Travailler le temps, rappeler certaines images précédentes et appeler certaines images à venir, jouer sur leur vitesse et leur durée, donner une lecture de type graphique et panoramique du film, donner une lecture sonore de l'environnement minéral du film, tout en soulignant parfois la persistance de certains types de plans chez Van Sant, dans ses films précédents. Pour nous, utiliser quelques rares images extraites de "Elephant" ou "Last Days" produisent sur le spectateur une sorte d'effet de hors-champ, de coexistence de différents univers fictionels, d'écho narratif.
Après, libre à vous et aux spectateurs de critiquer cette lecture ou de ne pas adhérer à notre travail, mais je tenais tout de même à donner quelques éléments de compréhension. Je serais d'ailleurs ravi de continuer le débat s'il y a lieu d'être. De nombreux extraits de nos cinémixes peuvent être visionnés sur Youtube.
Enfin, quant à la question du "Psycho" de Van Sant, je trouve justement que c'est l'une des grandes erreurs dans la carrière de Van Sant, qui est un cinéaste que j'apprécie beaucoup. Le concept me semble limité et n'apporte pas vraiment de nouvelle lecture du film original. Mais c'est un autre débat.
Jean-Yves Leloup / RadioMentale
Ecrit par : Jean-Yves Leloup | 03 février 2008
Merci beaucoup pour votre réaction écrite. Désolé d'y répondre seulement.
Je tiens à souligner que je suis tout à fait pour le débat mais que seul à écrire sur un site je ne peux que me contenter d'une prise de position personnelle, aussi vive soit-elle. Je constate aussi, au fur et à mesure de mes écrits ici, que c'est souvent dans ce cas de prise de position franche que les débats prennent naissance, surtout dans ce vaste lieu d'écrits disparates qu'est le web (qui offre heureusement des droits de réponse très facilement).
Avant de rentrer dans ce qui me semble être le vif du sujet, je conviens que le "jmenfoutisme" que j'employais par rapport au déroulement technique était un peu fort et ne prenait pas en compte un certain nombre de données matérielles.
Ensuite, la démarche artistique. C'est là que je trouve que le débat et l'échange sont intéressants car ils révèlent peut-être la richesse des rapports que nous entretenons avec les images, du point de vue de la réception, de l'assimilation et de la ré-appropriation.
Le détournement par exemple n'est pas neuf dans la création artistique et pointe bien souvent dans l’œuvre citée des strates bien différentes que celles de sa simple réception/interprétation : mise en contexte sociologique, historique, artistique, relecture, contre-sens, connoté, etc.
Cette richesse des variations peut selon moi s'illustrer dans la pratique du found-footage et ses différents usages (voir à ce propos ce petit texte de Nicole Brenez : http://archives.arte-tv.com/cinema/court_metrage/court-circuit/lemagfilms/010901_film3bis.htm).
Dans notre cas il s’agit de - je vous cite - « donner sa propre lecture publique » d’une oeuvre pré-existante. Proposition d'analyse donc, formelle et artistique j’en conviens, mais qui "guide le regard" d'une certaine manière.
J'en reviens donc à ce rapport personnel à une oeuvre : l'artiste qui offre sa "relecture" se positionne bel et bien par rapport à l’œuvre citée/détournée/travaillée. Ce positionnement diffère évidemment selon le lien intime qu'on entretien par rapport à l'image : passion/iconicité, rejet/réaction, contextualisation/analyse (encore que l’analyse prends bien sûr idéalement place dans tous les cas).
Personnellement, retravailler ou voir retravailler un film dans sa globalité (la précision me semble importante) avec lequel j’entretiens un rapport sensible fort (pour un exemple personnel, je dirais entre autres "Eraserhead" de David Lynch), me poserais des problèmes. Il n’est pas question de morale ou d’éthique mais plutôt de craintes de détruire la part mystérieuse d’une oeuvre que je vis chaque fois que je la vois. Une oeuvre que j’aime pourtant voir et revoir, afin d’en comprendre certains mécanismes techniques comme émotionnels qui la lie si intimement à moi. Il est peut-être question d’une certaine forme d’iconicité et de fétichisme mais alors avec recul, analyse et réflexion, sans emportement ou absolutisme. Dans ce cas je ne suis pas d’accord avec votre proposition de « considérer une œuvre comme une partition, que l'on peut à loisir jouer de telle ou telle manière. ». La partition d’un film est selon moi le scénario. Si j’ai envie de le rejouer autrement, je le re-filmerais. (Je ne rentre pas de nouveau dans le débat "Psycho" de Van Sant mais c’est là que la proposition du film m’interpelle).
Alors c’est vrai qu’on peu à la fois respecter une oeuvre originale et en proposer une relecture. Je pense qu’à partir de ce moment là c’est une question d’approche de la part de l’artiste et de la part du public qui accepte ou non cette relecture/manipulation proposée. Pour "Gerry" je n’ai pas été touché par la votre et en disant cela je ne juge pas votre expérience dans le domaine mais simplement l’instant de nouveau passé devant ce film qui m’avait touché. Le rapport aux oeuvres est (pour moi) avant tout un rapport sensible. L’analyse de cette oeuvre vient après coup. Autre lieu, autre temps que celui de la représentation. Quand vous dites « je pense qu'il est de notre devoir, en tant qu'artiste, de "digérer", analyser notre environnement direct (notamment celui, culturel, de la musique et du cinéma) et de partager cette vision avec d'autres spectateurs », je ne suis donc pas tout à fait d’accord. J’ai pour ma part pour objectif artistique, politique, culturel, professionnel, d’inciter le plus grand nombre à digérer de soi-même cet environnement direct, entre autre celui des images. Et non pas prétendre le faire à leur place ou leur "baliser" la route.
On en vient à la question de la place de l’artiste (que je préfère appeler « créatif » afin d’en absoudre la lourde représentation sociale) finalement, place qu’il a dans une société, place qu’il se donne, place qu’on lui donne, position qu’il entretiens face à la création en générale, la sienne, celle des autres. Comprenez bien que j’inclus tout le monde dans cette question et que je ne me positionne pas comme « penseur au dessus de la mêlée ». Je suis en plein dedans moi aussi et je ne veux pas en sortir en marchant sur la gueule des autres... :) Alors certes je pratique la critique mais, je l'avoue, j’apprécie encore plus les échange qui la suive : il font partie de cette « digestion » à mon avis.
Ecrit par : Doctor Pretorius | 06 février 2008
Je tiens à dire quand même que j'aime beaucoup vos accompagnements musicaux de films muets ;) (je pense aux Man Ray notamment)
Ecrit par : Doctor Pretorius | 06 février 2008
Cher Docteur. Deux trois petites choses à rajouter. J'ai bien noté nos points de désaccord. Je connais bien la pratique du found-footage et du détournement, ayant longtemps travaillé dans le domaine de ce que l'on nommé au cours des années 80 et 90, l'art-vidéo. Avec ce type de ciné-performance, nous nous plaçons finalement plus dans une esthétique et une logique liées au DJing et à l'art du mix. Au sens où aujourd'hui, sous les doigts d'un DJ, une œuvre n'a de forme, de vitesse, du durée, que celle que le DJ veut bien lui donner. La pratique du DJing, très limitée chez certains, proche du grand art chez d'autre, a quoi qu'il en soit fait rentrer dans la culture populaire cette logique de l'appropriation (je ne dis pas détournement, ce n'est pas vraiment l'objet), de l'adaptation et de la mise en forme. Logique qui mérite d'être adaptée, tentée, expérimentée sur d'autres formes d'art que la musique.
Ecrit par : Jean-Yves Leloup | 11 février 2008
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